October 28, 2009

Tendresse du couronnement – A. Cojocaru et J. Kobborg dans La Belle au bois dormant

Royal Ballet
Royal Opera House, Londres
26 octobre 2009

Une valse de plus, quelques fées parlant de miettes et d’électricité… Et l’idée vague que l’on connaît par coeur chaque mesure de Tchaïkovski, que la grandeur de cette œuvre de maître s’est diluée en une narration inoffensive. Trop de princes de carton-pâte. Trop d’héroïnes impassibles.

Impression passagère tant qu’il y aura des danseurs d’exception – comme l’ont prouvé avec la manière Alina Cojocaru et Johan Kobborg au Royal Opera House, fêtant le retour confirmé de la danseuse d’origine roumaine après une grave série de blessures. L’ordre du monde est intimement restauré dans une telle Belle au bois dormant, dont l’apothéose, inspirée par une chanson dédiée à Henri IV, est censée célébrer l’harmonie imaginaire de tout un royaume. Et un tel couple conquerrait bien des trônes.

Alina Cojocaru danse une Aurore réellement, profondément émouvante. On ne peut s’empêcher de noter les traces qui persistent de sa brutale formation à l’Académie de Kiev – les déformations des pieds, une laxité qui semble avoir été forcée, quelque chose qui s’use dans le saut – détails qui, ajoutés à son aura d’innocence en scène, ont quelque chose de bouleversant. Elle continue pourtant à danser, à se présenter au public avec une étonnante vulnérabilité. L’entrée d’Aurore est délicate, entre allure de jeune faon et noblesse de manières, et se voit confirmée par un Adage à la Rose étonnamment joué de la première à la dernière note. L’instant où elle regarde avec reconnaissance et trouble, la tête légèrement renversée en arrière, l’un des princes qui la fait tourner – celui où elle vient disposer humblement et avec grand soin les roses aux pieds de ses parents – ces touches délicates font oublier la vaste question des équilibres, d’ailleurs paisibles. Lorsqu’elle apparaît ensuite au prince, sa Vision a la texture des rêves, impalpable, pleine d’une nostalgie assourdie qui monte à chaque développé pendant la variation d’Ashton. Ses bras ont une grâce russe dont l’éloquence, associée à l’aplomb anglais du buste, dépasse de beaucoup les codes des contes.

Et Johan Kobborg la réveilla d’un baiser, et l’histoire finit par un mariage de conte de fées. Le Grand Pas de Deux qui s’ensuit est peut-être l’un des moments de gloire du classicisme – Tchaïkovski et harmonie raffinée de couple royal réunis. Il n’est dit nulle part, cependant, que ce couronnement a son versant de tendresse ; sur le modèle de la parade, le mariage des héros est au contraire un rite de cour public. Alina Cojocaru et son prince le rendent touchant d’une manière presque inédite, en s’attachant sans cesse aux yeux l’un de l’autre. Leur regard mutuel lorsqu’il lui tend la main en guise d’invitation, dans les premières secondes, est d’une beauté humaine et d’une intimité dont le signe reviendra souvent. Alina Cojocaru distille naturellement une danse délicieusement musicale, souvent sublime, mais reste de cette Belle au bois dormant la profonde humanité des deux héros – le don qu’ils étendent de leur partenaire au public. Il est trop rare de voir des danseurs dénués de la moindre trace de dureté, et ce couple est poignant.

Sans oublier la relève, présente dans le rôle de la princesse Florine : Yuhui Choe, à la danse intelligente, pensive et délicate, impeccable, pianissimo.

Alina Cojocaru et Johan Kobborg dansent à nouveau les rôles principaux de La Belle au bois dormant  le 11 novembre. Un DVD existe également, distribué par Opus Arte, d’Alina Cojocaru dans le rôle de la princesse Aurore, aux côtés de Federico Bonelli.

Alina Cojocaru dans La Belle au bois dormant © Bill Cooper/The Royal Ballet

Alina Cojocaru dans La Belle au bois dormant © Bill Cooper/The Royal Ballet





October 27, 2009

Critique : La lignée anglaise de la Belle

Laura @ 01:36 —
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La Belle au bois dormant (Sleeping Beauty)
Production réalisée par Monica Mason et Christopher Newton, d’après Ninette de Valois et Nicholas Sergeyev (2006)
Royal Ballet
Royal Opera House, Londres
23 octobre 2009

La Belle au bois dormant n’a pas toujours eu une destinée heureuse à Londres – les productions en demi-teinte se succédaient depuis des années lorsque le Royal Ballet a finalement décidé, en 2006, de revenir à celle qui avait fait son succès exactement soixante ans plus tôt, l’année où la troupe a investi la scène du Royal Opera House. Peter Farmer a été invité à reproduire, dans la mesure du possible, les légendaires décors d’Oliver Messel – et les additions chorégraphiques de la main de Frederick Ashton et Anthony Dowell ont retrouvé leur place sur scène. Les premières critiques ont naturellement noté les manques d’une telle entreprise de « reconstruction », mais cette Belle possède l’allure d’un réel conte de fées, loin de la grandeur de cour de l’Opéra de Paris, optant à la place pour une élégante simplicité.

La première représentation de la série voyait une distribution particulièrement luxueuse, entachée par quelques déceptions. Sarah Lamb, notamment, a donné du rôle-titre une lecture dans laquelle elle semblait mal à l’aise, en dépit de traits angéliques et d’une grande pureté technique. Effacée et visiblement nerveuse lors de son entrée, elle ne s’approche du personnage de la jeune princesse qu’au milieu du premier acte ; sa distance lors de la Vision d’Aurore s’apparente ensuite à de la froideur, loin du triste appel de la femme ensorcelée. Son rayonnement dans le Grand Pas final en est d’autant plus surprenant, mais l’héroïne avait bel et bien retrouvé ses considérables moyens, offrant enfin un pas de deux et une variation d’une cristalline beauté classique. (…)

» La critique complète sur ResMusica

Sarah Lamb et Ivan Putrov © Johan Persson/The Royal Ballet, 2009

Sarah Lamb et Ivan Putrov © Johan Persson/The Royal Ballet, 2009





October 23, 2009

Critique : Morphoses, famille classique

Morphoses – Programme I
Commedia / Leaving Songs / Softly as I leave you / Boléro
Christopher Wheeldon / Tim Harbour / Sol León & Paul Lightfoot / Alexeï Ratmansky
Sadler’s Wells Theatre, Londres
21 octobre 2009

Morphoses est une compagnie qui se veut proche de son public. En témoigne la présence sur scène de son directeur artistique et principal chorégraphe, Christopher Wheeldon, venu parler de son programme avant le lever de rideau – en témoignent également les vidéos diffusées avant chaque création, censées nous faire entrevoir les coulisses de la préparation de cette saison. L’effort est à la fois étonnant et assez louable, ménageant chez le spectateur le sentiment de rencontrer une grande famille enthousiaste. Qualités et défauts de jeunesse s’ensuivent, mais cette association de danseurs et chorégraphes de tous horizons, forme de révérence à la technique classique, laisse espérer que cette dernière puisse encore rimer avec création.

Christopher Wheeldon a le mérite d’avoir diversifié sa programmation, un nombre croissant de chorégraphes extérieurs venant collaborer avec la petite troupe. L’une des principales attractions de cette première londonienne tenait ainsi à la présence au générique d’une œuvre d’Alexeï Ratmansky, ex-directeur artistique du Bolshoï. A New York, le prodige russe a été intronisé grand espoir chorégraphique aux côtés de Wheeldon, qui plaisante dans la presse au sujet de cette pression commune. L’un présentait en début de soirée Commedia, créé pour la compagnie en 2008 – l’autre offrait à Morphoses une œuvre chorégraphiée à Copenhague et passée par Moscou, son Boléro.

Commedia est l’hommage personnel de Wheeldon aux Ballets Russes, un thème qui commence à sembler rebattu en cette année de centenaire. Le chorégraphe s’attaque cependant avec zèle au Pulcinella d’Igor Stravinsky, autrefois chorégraphié par Léonide Massine, mis en valeur aujourd’hui par des décors et costumes signés Ruben et Isabel Toledo. Entre petit théâtre ambulant et losanges d’Arlequin, la première partie de Commedia passe pourtant à côté de son sujet, en alignant des pas de deux qui ne semblent jamais entrer dans la musique – il faut à Christopher Wheeldon l’arrivée de Leanne Benjamin et Edward Watson, empruntés au Royal Ballet, pour que la chorégraphie relève enfin l’esprit de la partition de Stravinsky et approfondisse ses emprunts au mime et aux poses de la commedia dell’arte. Leanne Benjamin, en particulier, est un miracle de musicalité et d’assurance, qui à quarante-cinq ans en paraît trente – rayonnante sur scène, elle flirte allègrement avec son partenaire, accordant sa légèreté théâtralisée à l’humour de Pulcinella. De  quoi sauver le goût d’incomplétude du reste, s’il le fallait.

Deux créations faisaient le lien entre Christopher Wheeldon et le Boléro final. L’Australien Tim Harbour mettait ainsi en scène le moment sentimental de la soirée, introduit par une étrange vidéo évoquant la fin des choses, le renouveau, sur fond d’allées d’arbres et de fleurs – un défilé de clichés qui n’aide en rien Leaving Songs, dansé sur une délicate création musicale de Ross Edwards. Les danseurs y sont affublés de justaucorps roses ou de collants vert pistache, et les bons sentiments de l’ensemble s’affichent gentiment – les neuf protagonistes passent ici et là avec de grandes bulles transparentes à la main (ah, comme la vie est éphémère), la mort fait une apparition, l’élégie insiste. Certains passages, pourtant, portent avec grâce les protagonistes ; la thématique trop appuyée de Tim Harbour empêche seulement l’ensemble de sonner juste.

Sol León et Paul Lightfoot, chorégraphes résidents du Nederlands Dans Theater, rejoignent également la généalogie de Morphoses avec un pas de deux, Softly as I leave you. L’oeuvre commence par un long solo dans une boîte dressée verticalement, de la taille d’une porte, avant que la danseuse ne soit rejointe hors de sa prison par son alter ego. Le mouvement est fortement inspiré du travail de Jiří Kylián, figure tutélaire de la compagnie néerlandaise, et donne à Drew Jacoby et Rubinald Pronk l’occasion de prouver leur puissance expressive – Drew Jacoby, en particulier, fait des parois en bois qui l’enferment l’écho d’une angoisse perceptible. La chorégraphie s’essouffle cependant sur l’éternel thème de l’amour-angst, passant à côté de la douceur du titre comme des pièces trop connues de Jean-Sébastien Bach et d’Arvo Pärt qui composent la bande-son.

Le Boléro d’Alexeï Ratmansky, enfin, n’est peut-être pas l’une des œuvres majeures du chorégraphe, mais il possède pourtant l’attrait que l’on reconnaît aux œuvres de jeunesse d’un maître. Six danseurs en blanc, numérotés, incarnent l’impressionnante machine de Ravel, se distinguant alternativement du groupe, passant du rythme impérieux aux connotations mélodiques. L’absence d’effets faciles aux moments les plus intenses de la partition est l’un des traits les plus fascinants du chorégraphe russe, dont l’interprétation est aux antipodes de celle de Maurice Béjart. La technique classique est un langage naturel pour lui, et cette œuvre de 2001 suggère déjà son talent pour la représentation d’une communauté, entre oppositions (alternativement de genre, entre les couples, à l’intérieur d’un couple) et fraternité. Les danseurs lui répondent en formant l’ensemble le plus abouti de la soirée, de Wendy Whelan,  l’une des muses de Wheeldon, à l’un des nouveaux venus de la troupe, Lucas Segovia. On aurait aimé une fin plus significative, mais cette œuvre d’un Ratmansky pré-Bolshoï montre assez pourquoi le monde de la danse place les mêmes espoirs en lui qu’en Christopher Wheeldon.

Commedia (Christopher Wheeldon) - © Erin Baiano (City Center, 2008)

Commedia (Christopher Wheeldon) - © Erin Baiano (City Center, 2008)





October 21, 2009

He said, Marie, Marie, hold on tight – Back to Mayerling

Laura @ 22:52 —
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L’horrifiant, le captivant Mayerling est de retour à Londres cet automne, et ce ballet séminal de Kenneth MacMillan n’a rien perdu de sa puissance, à en juger par les premières distributions. Retour sur la texture riche et crue de cette création de 1978, avec la traduction d’extraits d’un article d’Alastair Macaulay, actuellement critique de danse au New York Times :

[Kenneth MacMillan] is now widely spoken of as an artist of audacity and compassion, who enlarged ballet by deprettifying it and by forcing upon it new aspects of seriousness. (…) By the mid-1970s, not even the old fogeys were seriously shocked by the sex and violence in MacMillan’s ballets. One Colonel Blimp, bright-eyed on the opening night of Mayerling, was heard to say after Act One had ended on a scene of wedding-night gunfire, skull-wielding terror, and marital rape, “I normally fall asleep during this sort of thing – but not tonight !”

In time, scandal switched from MacMillan’s seriousness of artistic intention to the embarrassing patchiness of his work and the paucity of his dance language. (…) Nobody looking at Mayerling can ever have thought that its four male Hungarian officers are successfully communicating the cause of Hungarian secession. The way they emerge from a curtain, waylay Crown Prince Rudolf on his way through the palace on his wedding night, catch him in successive half-Nelsons, and lean upon him while gesturing whispers into his ear, it looks af if they’re blackmailing him about some sexual episode in his past: presumably one in which they participated. (…)

You still can’t laugh MacMillan away. About his best work, there remains a kind of dignity, a lived sincerity of detail, that transcends his limitations. My own favourite is Mayerling (1978). This is a ballet that, in some dramatic respects, I care about in the way I care about Verdi’s Don Carlos – and not just because they’re both full-length works about Habsburg crown princes with Oedipal problems and leftwing political sympathies. Mayerling is dedicated to Ashton, and, though it is mainly striking for its un-Ashtonian features, its most remarkable feature is one for which Ashton was famous: it seems astoundingly truthful to the real-life events it reports (cf. Ashton’s 1968 tableau of Edgar at home in Enigma Variations), you’re – mostly – persuaded by its interpretation of history, and its characters have a life that carries on in your head after the fall of the curtain. Like Don Carlos with Eboli, Mayerling has a second heroine, the prince’s scheming ex-mistress Marie Larisch, who knows how dangerous she can be – and who ends up being banished. When I discovered that the real-life Marie Larisch is one of the voices in T. S. Eliot’s Waste Land (”And when we were children, staying at the archduke’s, My cousin’s, he took me out on a sled, And I was frightened. He said, Marie, Marie, hold on tight”), it seemed only natural; in Mayerling, there is even an important snow scene in which Marie Larisch plays a vital part.

The interaction between secondary characters (reminiscent again of Don Carlos) makes Mayerling by far the most richly-textured of MacMillan’s ballets. When Rudolf’s mother, the Empress Elizabeth, finds Marie Larisch in her son’s room, apparently in his arms, and finds that Marie has been (at least) condoning his morphine habit, she banishes her; and among the ballet’s most loaded moments is Marie’s quiet, slow, telling exit. Slowly, ruefully, ironically, even slyly, she curtseys to him – while placing her finger to her lips to indicate that his secrets remain safe. I have been crushed; and the fall of the Habsburg Empire will follow in due course; so let us set history in motion; and meanwhile let us preserve appearances. As Marie leaves the room (and the ballet), she pushes in Mary Vetsera to take her place: the young mistress (introduced to him by Marie, some scenes before), with whom he has already found the morbid erotic-psychotic relationship he craves and with whom he will now go to Mayerling to die. For such characters, such moments, we can readily accept a few misleading Hungarians earlier on. (…)

Alastair Macaulay, “Sex, Violence and Kenneth MacMillan”, The Times Literary Supplement (London), 2003 – reproduced in Reading Dance, edited by Robert Gottlieb, Pantheon Books, 2008.


[Traduction ©L./BF]

Kenneth MacMillan est désormais largement évoqué pour son audace et sa compassion en tant qu’artiste, lui qui a élargi les frontières de la danse classique en la débarrassant de sa “joliesse” et en la contraignant à adopter de nouveaux visages, plus sérieux. [...] Au milieu des années 70, même les vieux schnocks n’étaient plus sérieusement choqués par le sexe et la violence présents dans les ballets de MacMillan. On entendit un certain colonel Blimp dire, les yeux brillants lors de la première de Mayerling, une fois le premier acte achevé sur une scène de nuit de noces composée de coups de feu, de terreur infligée un crâne à la main, et d’un viol conjugal : “Normalement je m’endors pendant ce genre de choses – mais pas ce soir !”

Avec le temps, le scandale changea d’objet, passant du sérieux des intentions artistiques de MacMillan aux embarrassantes lacunes de son travail et à la pauvreté de son langage chorégraphique. (…) Personne, en assistant à Mayerling, n’a pu réellement penser que les quatre officiers hongrois traduisaient de manière efficace la cause de la sécession de la Hongrie. La manière dont ils émergent d’un rideau, interceptent le prince héritier Rudolf traversant le château lors de sa nuit de noces, lui bloquent successivement le bras en Half-Nelson et s’appuient sur lui en mimant un chuchotement à son oreille, tout cela donne à penser qu’ils le font chanter à propos d’un quelconque épisode sexuel de son passé – auquel ils ont sans doute participé. (…)

On ne peut pourtant pas se contenter d’écarter MacMillan par le biais de quelques moqueries. Dans ses meilleures œuvres, on trouve toujours une sorte de dignité, une sincérité vécue dans le détail qui transcendent ses limites. Ma préférence revient à Mayerling (1978). Dramatiquement parlant, ce ballet a le même intérêt pour moi que le Don Carlos de Verdi – et pas seulement parce que les deux œuvres traitent de princes héritiers des Habsbourg qui ont des problèmes d’Oedipe et des opinions politiques de gauche. Mayerling est dédié à Ashton et bien que le ballet soit principalement frappant pour ses caractéristiques les moins ashtoniennes, son aspect le plus remarquable est aussi celui pour lequel Ashton était connu : il semble incroyablement fidèle aux évènements de la vie réelle qu’il rapporte (cf. le tableau où Edgar est chez lui dans Enigma Variations, créé par Ashton en 1968), son interprétation de l’histoire est – globalement – convaincante, et ses personnages ont une vie qui se poursuit dans votre tête une fois le rideau tombé. Comme Don Carlos avec Eboli, Mayerling a une seconde héroïne, l’ex-maîtresse du prince et intrigante Marie Larisch, qui sait à quel point elle peut être dangereuse – et qui finit bannie. Lorsque j’ai découvert que la véritable Marie Larisch était l’une des voix présentes dans The Waste Land, de T. S. Eliot (”Et lorsque nous étions enfants, que nous dormions chez l’archiduc, Mon cousin, il m’a emmenée avec lui en luge, Et j’ai eu peur. Il a dit, Marie, Marie, accroche-toi bien”), cela m’a semblé tout à fait naturel ; Mayerling contient une scène sous la neige, encore plus importante, et dans laquelle Marie Larisch joue un rôle vital.

Les interactions entre les personnages secondaires (qui rappellent à nouveau Don Carlos) font de Mayerling de loin le ballet de MacMillan qui possède la texture la plus riche. Lorsque la mère de Rudolf, l’impératrice Elizabeth, trouve Marie Larisch dans la chambre de son fils, apparemment dans ses bras, et découvre que Marie a fermé les yeux (au minimum) sur son addiction à la morphine, elle la bannit ; et la sortie de Marie, discrète, lente, révélatrice, compte parmi les moments les plus lourds de sens du ballet. Au ralenti, avec remords, ironie, voire d’un air narquois, elle fait une révérence au prince – tout en plaçant un doigt sur ses lèvres pour indiquer que ses secrets sont bien gardés. J’ai été anéantie ; la chute de l’empire des Habsbourg suivra en temps et en heure ; mettons donc l’histoire en marche ; et pendant ce temps, préservons les apparences. Tandis que Marie quitte la chambre (et le ballet), elle pousse Mary Vetsera à l’intérieur pour prendre sa place : la jeune maîtresse (présentée à Rudolf par Marie, quelques scènes auparavant) avec laquelle il a déjà trouvé la morbide relation à la fois érotique et psychotique dont il était avide et avec laquelle il va maintenant aller à Mayerling pour y mourir. Pour de tels personnages, de tels moments, on acceptera volontiers la présence, plus tôt dans le ballet, de quelques décevants Hongrois.

[Traduction ©L./BF]





October 16, 2009

Russian Guests

Paris et Londres s’apprêtent à accueillir plusieurs danseurs venus du Mariinsky et du Bolshoi cet automne, et cette célébration imprévue et involontaire du centenaire des Ballets Russes a de quoi réjouir dans les deux villes – et rendre uniques quelques représentations de La Belle au bois dormant et de Casse-Noisette.

Le Royal Ballet, dont ce début de saison est marqué par une cascade de blessures et d’indisponibilités, a fait le choix du remplacement haut de gamme en invitant Evgenia Obraztsova, première soliste au Mariinsky. L’absence annoncée de Lauren Cuthbertson jusqu’en 2010 est à l’origine de cette venue ; la troupe anglaise avait déjà invité la saison passée Ekaterina Osmolkina à venir combler les rangs de ses Odette/Odile. Evgenia Obraztsova, qui a dansé la première de ce même ballet avec le Ballet du Mariinsky cet été à Covent Garden, se produira aux côtés de David Makhateli. Filmée dans Les Poupées Russes (Cédric Klapisch) et Ballerina (Bertrand Normand), elle a notamment dansé la première cette année de la reconstruction de Shurale, sans compter ses apparitions dans les rôles de Juliette, Giselle, la Sylphide ou Aurore.

A Paris, c’est Natalia Osipova, l’envers fougueux de la Russie, qui va danser pour la première sur la scène de l’Opéra Bastille avec Nikolaï Tsiskaridze, déjà apparu avec l’Opéra de Paris dans La Bayadère. Prévus dans une série où les étoiles se faisaient rare dans les rôles-titres, les deux solistes du Bolshoi aborderont le Casse-Noisette de Rudolf Noureev, version inédite dans leur répertoire. Natalia Osipova n’a d’ailleurs jamais dansé le rôle de Clara à Moscou – sa présence devrait ajouter d’autant plus de piquant à un ballet déjà présenté par l’Opéra il y a deux ans, et qui n’est pas sans défauts. La troupe parisienne, de son côté, poursuit sur sa longue lignée d’invités russes, qui inclue ces dernières saisons Svetlana Zakharova, Diana Vishneva et Svetlana Lunkina.

L’Europe de Londres et de Paris se tourne donc à nouveau vers la Russie – l’histoire se répète, comme on dit.

Evgenia Obraztsova dansera le rôle de la Princesse Aurore avec le Royal Ballet les 31 octobre (matinée) et 14 novembre. Les dates des représentations de Natalia Osipova et Nikolaï Tsiskaridze restent à préciser – merci à Dansomanie pour l’annonce de leur venue.





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