October 28, 2009

Tendresse du couronnement – A. Cojocaru et J. Kobborg dans La Belle au bois dormant

Royal Ballet
Royal Opera House, Londres
26 octobre 2009

Une valse de plus, quelques fées parlant de miettes et d’électricité… Et l’idée vague que l’on connaît par coeur chaque mesure de Tchaïkovski, que la grandeur de cette œuvre de maître s’est diluée en une narration inoffensive. Trop de princes de carton-pâte. Trop d’héroïnes impassibles.

Impression passagère tant qu’il y aura des danseurs d’exception – comme l’ont prouvé avec la manière Alina Cojocaru et Johan Kobborg au Royal Opera House, fêtant le retour confirmé de la danseuse d’origine roumaine après une grave série de blessures. L’ordre du monde est intimement restauré dans une telle Belle au bois dormant, dont l’apothéose, inspirée par une chanson dédiée à Henri IV, est censée célébrer l’harmonie imaginaire de tout un royaume. Et un tel couple conquerrait bien des trônes.

Alina Cojocaru danse une Aurore réellement, profondément émouvante. On ne peut s’empêcher de noter les traces qui persistent de sa brutale formation à l’Académie de Kiev – les déformations des pieds, une laxité qui semble avoir été forcée, quelque chose qui s’use dans le saut – détails qui, ajoutés à son aura d’innocence en scène, ont quelque chose de bouleversant. Elle continue pourtant à danser, à se présenter au public avec une étonnante vulnérabilité. L’entrée d’Aurore est délicate, entre allure de jeune faon et noblesse de manières, et se voit confirmée par un Adage à la Rose étonnamment joué de la première à la dernière note. L’instant où elle regarde avec reconnaissance et trouble, la tête légèrement renversée en arrière, l’un des princes qui la fait tourner – celui où elle vient disposer humblement et avec grand soin les roses aux pieds de ses parents – ces touches délicates font oublier la vaste question des équilibres, d’ailleurs paisibles. Lorsqu’elle apparaît ensuite au prince, sa Vision a la texture des rêves, impalpable, pleine d’une nostalgie assourdie qui monte à chaque développé pendant la variation d’Ashton. Ses bras ont une grâce russe dont l’éloquence, associée à l’aplomb anglais du buste, dépasse de beaucoup les codes des contes.

Et Johan Kobborg la réveilla d’un baiser, et l’histoire finit par un mariage de conte de fées. Le Grand Pas de Deux qui s’ensuit est peut-être l’un des moments de gloire du classicisme – Tchaïkovski et harmonie raffinée de couple royal réunis. Il n’est dit nulle part, cependant, que ce couronnement a son versant de tendresse ; sur le modèle de la parade, le mariage des héros est au contraire un rite de cour public. Alina Cojocaru et son prince le rendent touchant d’une manière presque inédite, en s’attachant sans cesse aux yeux l’un de l’autre. Leur regard mutuel lorsqu’il lui tend la main en guise d’invitation, dans les premières secondes, est d’une beauté humaine et d’une intimité dont le signe reviendra souvent. Alina Cojocaru distille naturellement une danse délicieusement musicale, souvent sublime, mais reste de cette Belle au bois dormant la profonde humanité des deux héros – le don qu’ils étendent de leur partenaire au public. Il est trop rare de voir des danseurs dénués de la moindre trace de dureté, et ce couple est poignant.

Sans oublier la relève, présente dans le rôle de la princesse Florine : Yuhui Choe, à la danse intelligente, pensive et délicate, impeccable, pianissimo.

Alina Cojocaru et Johan Kobborg dansent à nouveau les rôles principaux de La Belle au bois dormant  le 11 novembre. Un DVD existe également, distribué par Opus Arte, d’Alina Cojocaru dans le rôle de la princesse Aurore, aux côtés de Federico Bonelli.

Alina Cojocaru dans La Belle au bois dormant © Bill Cooper/The Royal Ballet

Alina Cojocaru dans La Belle au bois dormant © Bill Cooper/The Royal Ballet





October 27, 2009

Critique : La lignée anglaise de la Belle

Laura @ 01:36 —
Filed under: Français, Reviews/critiques — Tags: , ,

La Belle au bois dormant (Sleeping Beauty)
Production réalisée par Monica Mason et Christopher Newton, d’après Ninette de Valois et Nicholas Sergeyev (2006)
Royal Ballet
Royal Opera House, Londres
23 octobre 2009

La Belle au bois dormant n’a pas toujours eu une destinée heureuse à Londres – les productions en demi-teinte se succédaient depuis des années lorsque le Royal Ballet a finalement décidé, en 2006, de revenir à celle qui avait fait son succès exactement soixante ans plus tôt, l’année où la troupe a investi la scène du Royal Opera House. Peter Farmer a été invité à reproduire, dans la mesure du possible, les légendaires décors d’Oliver Messel – et les additions chorégraphiques de la main de Frederick Ashton et Anthony Dowell ont retrouvé leur place sur scène. Les premières critiques ont naturellement noté les manques d’une telle entreprise de « reconstruction », mais cette Belle possède l’allure d’un réel conte de fées, loin de la grandeur de cour de l’Opéra de Paris, optant à la place pour une élégante simplicité.

La première représentation de la série voyait une distribution particulièrement luxueuse, entachée par quelques déceptions. Sarah Lamb, notamment, a donné du rôle-titre une lecture dans laquelle elle semblait mal à l’aise, en dépit de traits angéliques et d’une grande pureté technique. Effacée et visiblement nerveuse lors de son entrée, elle ne s’approche du personnage de la jeune princesse qu’au milieu du premier acte ; sa distance lors de la Vision d’Aurore s’apparente ensuite à de la froideur, loin du triste appel de la femme ensorcelée. Son rayonnement dans le Grand Pas final en est d’autant plus surprenant, mais l’héroïne avait bel et bien retrouvé ses considérables moyens, offrant enfin un pas de deux et une variation d’une cristalline beauté classique. (…)

» La critique complète sur ResMusica

Sarah Lamb et Ivan Putrov © Johan Persson/The Royal Ballet, 2009

Sarah Lamb et Ivan Putrov © Johan Persson/The Royal Ballet, 2009





October 23, 2009

Critique : Morphoses, famille classique

Morphoses – Programme I
Commedia / Leaving Songs / Softly as I leave you / Boléro
Christopher Wheeldon / Tim Harbour / Sol León & Paul Lightfoot / Alexeï Ratmansky
Sadler’s Wells Theatre, Londres
21 octobre 2009

Morphoses est une compagnie qui se veut proche de son public. En témoigne la présence sur scène de son directeur artistique et principal chorégraphe, Christopher Wheeldon, venu parler de son programme avant le lever de rideau – en témoignent également les vidéos diffusées avant chaque création, censées nous faire entrevoir les coulisses de la préparation de cette saison. L’effort est à la fois étonnant et assez louable, ménageant chez le spectateur le sentiment de rencontrer une grande famille enthousiaste. Qualités et défauts de jeunesse s’ensuivent, mais cette association de danseurs et chorégraphes de tous horizons, forme de révérence à la technique classique, laisse espérer que cette dernière puisse encore rimer avec création.

Christopher Wheeldon a le mérite d’avoir diversifié sa programmation, un nombre croissant de chorégraphes extérieurs venant collaborer avec la petite troupe. L’une des principales attractions de cette première londonienne tenait ainsi à la présence au générique d’une œuvre d’Alexeï Ratmansky, ex-directeur artistique du Bolshoï. A New York, le prodige russe a été intronisé grand espoir chorégraphique aux côtés de Wheeldon, qui plaisante dans la presse au sujet de cette pression commune. L’un présentait en début de soirée Commedia, créé pour la compagnie en 2008 – l’autre offrait à Morphoses une œuvre chorégraphiée à Copenhague et passée par Moscou, son Boléro.

Commedia est l’hommage personnel de Wheeldon aux Ballets Russes, un thème qui commence à sembler rebattu en cette année de centenaire. Le chorégraphe s’attaque cependant avec zèle au Pulcinella d’Igor Stravinsky, autrefois chorégraphié par Léonide Massine, mis en valeur aujourd’hui par des décors et costumes signés Ruben et Isabel Toledo. Entre petit théâtre ambulant et losanges d’Arlequin, la première partie de Commedia passe pourtant à côté de son sujet, en alignant des pas de deux qui ne semblent jamais entrer dans la musique – il faut à Christopher Wheeldon l’arrivée de Leanne Benjamin et Edward Watson, empruntés au Royal Ballet, pour que la chorégraphie relève enfin l’esprit de la partition de Stravinsky et approfondisse ses emprunts au mime et aux poses de la commedia dell’arte. Leanne Benjamin, en particulier, est un miracle de musicalité et d’assurance, qui à quarante-cinq ans en paraît trente – rayonnante sur scène, elle flirte allègrement avec son partenaire, accordant sa légèreté théâtralisée à l’humour de Pulcinella. De  quoi sauver le goût d’incomplétude du reste, s’il le fallait.

Deux créations faisaient le lien entre Christopher Wheeldon et le Boléro final. L’Australien Tim Harbour mettait ainsi en scène le moment sentimental de la soirée, introduit par une étrange vidéo évoquant la fin des choses, le renouveau, sur fond d’allées d’arbres et de fleurs – un défilé de clichés qui n’aide en rien Leaving Songs, dansé sur une délicate création musicale de Ross Edwards. Les danseurs y sont affublés de justaucorps roses ou de collants vert pistache, et les bons sentiments de l’ensemble s’affichent gentiment – les neuf protagonistes passent ici et là avec de grandes bulles transparentes à la main (ah, comme la vie est éphémère), la mort fait une apparition, l’élégie insiste. Certains passages, pourtant, portent avec grâce les protagonistes ; la thématique trop appuyée de Tim Harbour empêche seulement l’ensemble de sonner juste.

Sol León et Paul Lightfoot, chorégraphes résidents du Nederlands Dans Theater, rejoignent également la généalogie de Morphoses avec un pas de deux, Softly as I leave you. L’oeuvre commence par un long solo dans une boîte dressée verticalement, de la taille d’une porte, avant que la danseuse ne soit rejointe hors de sa prison par son alter ego. Le mouvement est fortement inspiré du travail de Jiří Kylián, figure tutélaire de la compagnie néerlandaise, et donne à Drew Jacoby et Rubinald Pronk l’occasion de prouver leur puissance expressive – Drew Jacoby, en particulier, fait des parois en bois qui l’enferment l’écho d’une angoisse perceptible. La chorégraphie s’essouffle cependant sur l’éternel thème de l’amour-angst, passant à côté de la douceur du titre comme des pièces trop connues de Jean-Sébastien Bach et d’Arvo Pärt qui composent la bande-son.

Le Boléro d’Alexeï Ratmansky, enfin, n’est peut-être pas l’une des œuvres majeures du chorégraphe, mais il possède pourtant l’attrait que l’on reconnaît aux œuvres de jeunesse d’un maître. Six danseurs en blanc, numérotés, incarnent l’impressionnante machine de Ravel, se distinguant alternativement du groupe, passant du rythme impérieux aux connotations mélodiques. L’absence d’effets faciles aux moments les plus intenses de la partition est l’un des traits les plus fascinants du chorégraphe russe, dont l’interprétation est aux antipodes de celle de Maurice Béjart. La technique classique est un langage naturel pour lui, et cette œuvre de 2001 suggère déjà son talent pour la représentation d’une communauté, entre oppositions (alternativement de genre, entre les couples, à l’intérieur d’un couple) et fraternité. Les danseurs lui répondent en formant l’ensemble le plus abouti de la soirée, de Wendy Whelan,  l’une des muses de Wheeldon, à l’un des nouveaux venus de la troupe, Lucas Segovia. On aurait aimé une fin plus significative, mais cette œuvre d’un Ratmansky pré-Bolshoï montre assez pourquoi le monde de la danse place les mêmes espoirs en lui qu’en Christopher Wheeldon.

Commedia (Christopher Wheeldon) - © Erin Baiano (City Center, 2008)

Commedia (Christopher Wheeldon) - © Erin Baiano (City Center, 2008)





October 21, 2009

He said, Marie, Marie, hold on tight – Back to Mayerling

Laura @ 22:52 —
Filed under: English, Français, Traductions — Tags: , , ,

L’horrifiant, le captivant Mayerling est de retour à Londres cet automne, et ce ballet séminal de Kenneth MacMillan n’a rien perdu de sa puissance, à en juger par les premières distributions. Retour sur la texture riche et crue de cette création de 1978, avec la traduction d’extraits d’un article d’Alastair Macaulay, actuellement critique de danse au New York Times :

[Kenneth MacMillan] is now widely spoken of as an artist of audacity and compassion, who enlarged ballet by deprettifying it and by forcing upon it new aspects of seriousness. (…) By the mid-1970s, not even the old fogeys were seriously shocked by the sex and violence in MacMillan’s ballets. One Colonel Blimp, bright-eyed on the opening night of Mayerling, was heard to say after Act One had ended on a scene of wedding-night gunfire, skull-wielding terror, and marital rape, “I normally fall asleep during this sort of thing – but not tonight !”

In time, scandal switched from MacMillan’s seriousness of artistic intention to the embarrassing patchiness of his work and the paucity of his dance language. (…) Nobody looking at Mayerling can ever have thought that its four male Hungarian officers are successfully communicating the cause of Hungarian secession. The way they emerge from a curtain, waylay Crown Prince Rudolf on his way through the palace on his wedding night, catch him in successive half-Nelsons, and lean upon him while gesturing whispers into his ear, it looks af if they’re blackmailing him about some sexual episode in his past: presumably one in which they participated. (…)

You still can’t laugh MacMillan away. About his best work, there remains a kind of dignity, a lived sincerity of detail, that transcends his limitations. My own favourite is Mayerling (1978). This is a ballet that, in some dramatic respects, I care about in the way I care about Verdi’s Don Carlos – and not just because they’re both full-length works about Habsburg crown princes with Oedipal problems and leftwing political sympathies. Mayerling is dedicated to Ashton, and, though it is mainly striking for its un-Ashtonian features, its most remarkable feature is one for which Ashton was famous: it seems astoundingly truthful to the real-life events it reports (cf. Ashton’s 1968 tableau of Edgar at home in Enigma Variations), you’re – mostly – persuaded by its interpretation of history, and its characters have a life that carries on in your head after the fall of the curtain. Like Don Carlos with Eboli, Mayerling has a second heroine, the prince’s scheming ex-mistress Marie Larisch, who knows how dangerous she can be – and who ends up being banished. When I discovered that the real-life Marie Larisch is one of the voices in T. S. Eliot’s Waste Land (”And when we were children, staying at the archduke’s, My cousin’s, he took me out on a sled, And I was frightened. He said, Marie, Marie, hold on tight”), it seemed only natural; in Mayerling, there is even an important snow scene in which Marie Larisch plays a vital part.

The interaction between secondary characters (reminiscent again of Don Carlos) makes Mayerling by far the most richly-textured of MacMillan’s ballets. When Rudolf’s mother, the Empress Elizabeth, finds Marie Larisch in her son’s room, apparently in his arms, and finds that Marie has been (at least) condoning his morphine habit, she banishes her; and among the ballet’s most loaded moments is Marie’s quiet, slow, telling exit. Slowly, ruefully, ironically, even slyly, she curtseys to him – while placing her finger to her lips to indicate that his secrets remain safe. I have been crushed; and the fall of the Habsburg Empire will follow in due course; so let us set history in motion; and meanwhile let us preserve appearances. As Marie leaves the room (and the ballet), she pushes in Mary Vetsera to take her place: the young mistress (introduced to him by Marie, some scenes before), with whom he has already found the morbid erotic-psychotic relationship he craves and with whom he will now go to Mayerling to die. For such characters, such moments, we can readily accept a few misleading Hungarians earlier on. (…)

Alastair Macaulay, “Sex, Violence and Kenneth MacMillan”, The Times Literary Supplement (London), 2003 – reproduced in Reading Dance, edited by Robert Gottlieb, Pantheon Books, 2008.


[Traduction ©L./BF]

Kenneth MacMillan est désormais largement évoqué pour son audace et sa compassion en tant qu’artiste, lui qui a élargi les frontières de la danse classique en la débarrassant de sa “joliesse” et en la contraignant à adopter de nouveaux visages, plus sérieux. [...] Au milieu des années 70, même les vieux schnocks n’étaient plus sérieusement choqués par le sexe et la violence présents dans les ballets de MacMillan. On entendit un certain colonel Blimp dire, les yeux brillants lors de la première de Mayerling, une fois le premier acte achevé sur une scène de nuit de noces composée de coups de feu, de terreur infligée un crâne à la main, et d’un viol conjugal : “Normalement je m’endors pendant ce genre de choses – mais pas ce soir !”

Avec le temps, le scandale changea d’objet, passant du sérieux des intentions artistiques de MacMillan aux embarrassantes lacunes de son travail et à la pauvreté de son langage chorégraphique. (…) Personne, en assistant à Mayerling, n’a pu réellement penser que les quatre officiers hongrois traduisaient de manière efficace la cause de la sécession de la Hongrie. La manière dont ils émergent d’un rideau, interceptent le prince héritier Rudolf traversant le château lors de sa nuit de noces, lui bloquent successivement le bras en Half-Nelson et s’appuient sur lui en mimant un chuchotement à son oreille, tout cela donne à penser qu’ils le font chanter à propos d’un quelconque épisode sexuel de son passé – auquel ils ont sans doute participé. (…)

On ne peut pourtant pas se contenter d’écarter MacMillan par le biais de quelques moqueries. Dans ses meilleures œuvres, on trouve toujours une sorte de dignité, une sincérité vécue dans le détail qui transcendent ses limites. Ma préférence revient à Mayerling (1978). Dramatiquement parlant, ce ballet a le même intérêt pour moi que le Don Carlos de Verdi – et pas seulement parce que les deux œuvres traitent de princes héritiers des Habsbourg qui ont des problèmes d’Oedipe et des opinions politiques de gauche. Mayerling est dédié à Ashton et bien que le ballet soit principalement frappant pour ses caractéristiques les moins ashtoniennes, son aspect le plus remarquable est aussi celui pour lequel Ashton était connu : il semble incroyablement fidèle aux évènements de la vie réelle qu’il rapporte (cf. le tableau où Edgar est chez lui dans Enigma Variations, créé par Ashton en 1968), son interprétation de l’histoire est – globalement – convaincante, et ses personnages ont une vie qui se poursuit dans votre tête une fois le rideau tombé. Comme Don Carlos avec Eboli, Mayerling a une seconde héroïne, l’ex-maîtresse du prince et intrigante Marie Larisch, qui sait à quel point elle peut être dangereuse – et qui finit bannie. Lorsque j’ai découvert que la véritable Marie Larisch était l’une des voix présentes dans The Waste Land, de T. S. Eliot (”Et lorsque nous étions enfants, que nous dormions chez l’archiduc, Mon cousin, il m’a emmenée avec lui en luge, Et j’ai eu peur. Il a dit, Marie, Marie, accroche-toi bien”), cela m’a semblé tout à fait naturel ; Mayerling contient une scène sous la neige, encore plus importante, et dans laquelle Marie Larisch joue un rôle vital.

Les interactions entre les personnages secondaires (qui rappellent à nouveau Don Carlos) font de Mayerling de loin le ballet de MacMillan qui possède la texture la plus riche. Lorsque la mère de Rudolf, l’impératrice Elizabeth, trouve Marie Larisch dans la chambre de son fils, apparemment dans ses bras, et découvre que Marie a fermé les yeux (au minimum) sur son addiction à la morphine, elle la bannit ; et la sortie de Marie, discrète, lente, révélatrice, compte parmi les moments les plus lourds de sens du ballet. Au ralenti, avec remords, ironie, voire d’un air narquois, elle fait une révérence au prince – tout en plaçant un doigt sur ses lèvres pour indiquer que ses secrets sont bien gardés. J’ai été anéantie ; la chute de l’empire des Habsbourg suivra en temps et en heure ; mettons donc l’histoire en marche ; et pendant ce temps, préservons les apparences. Tandis que Marie quitte la chambre (et le ballet), elle pousse Mary Vetsera à l’intérieur pour prendre sa place : la jeune maîtresse (présentée à Rudolf par Marie, quelques scènes auparavant) avec laquelle il a déjà trouvé la morbide relation à la fois érotique et psychotique dont il était avide et avec laquelle il va maintenant aller à Mayerling pour y mourir. Pour de tels personnages, de tels moments, on acceptera volontiers la présence, plus tôt dans le ballet, de quelques décevants Hongrois.

[Traduction ©L./BF]





October 16, 2009

Russian Guests

Paris et Londres s’apprêtent à accueillir plusieurs danseurs venus du Mariinsky et du Bolshoi cet automne, et cette célébration imprévue et involontaire du centenaire des Ballets Russes a de quoi réjouir dans les deux villes – et rendre uniques quelques représentations de La Belle au bois dormant et de Casse-Noisette.

Le Royal Ballet, dont ce début de saison est marqué par une cascade de blessures et d’indisponibilités, a fait le choix du remplacement haut de gamme en invitant Evgenia Obraztsova, première soliste au Mariinsky. L’absence annoncée de Lauren Cuthbertson jusqu’en 2010 est à l’origine de cette venue ; la troupe anglaise avait déjà invité la saison passée Ekaterina Osmolkina à venir combler les rangs de ses Odette/Odile. Evgenia Obraztsova, qui a dansé la première de ce même ballet avec le Ballet du Mariinsky cet été à Covent Garden, se produira aux côtés de David Makhateli. Filmée dans Les Poupées Russes (Cédric Klapisch) et Ballerina (Bertrand Normand), elle a notamment dansé la première cette année de la reconstruction de Shurale, sans compter ses apparitions dans les rôles de Juliette, Giselle, la Sylphide ou Aurore.

A Paris, c’est Natalia Osipova, l’envers fougueux de la Russie, qui va danser pour la première sur la scène de l’Opéra Bastille avec Nikolaï Tsiskaridze, déjà apparu avec l’Opéra de Paris dans La Bayadère. Prévus dans une série où les étoiles se faisaient rare dans les rôles-titres, les deux solistes du Bolshoi aborderont le Casse-Noisette de Rudolf Noureev, version inédite dans leur répertoire. Natalia Osipova n’a d’ailleurs jamais dansé le rôle de Clara à Moscou – sa présence devrait ajouter d’autant plus de piquant à un ballet déjà présenté par l’Opéra il y a deux ans, et qui n’est pas sans défauts. La troupe parisienne, de son côté, poursuit sur sa longue lignée d’invités russes, qui inclue ces dernières saisons Svetlana Zakharova, Diana Vishneva et Svetlana Lunkina.

L’Europe de Londres et de Paris se tourne donc à nouveau vers la Russie – l’histoire se répète, comme on dit.

Evgenia Obraztsova dansera le rôle de la Princesse Aurore avec le Royal Ballet les 31 octobre (matinée) et 14 novembre. Les dates des représentations de Natalia Osipova et Nikolaï Tsiskaridze restent à préciser – merci à Dansomanie pour l’annonce de leur venue.





October 15, 2009

Review : The Mysterious Ways of Diaghilev

In the Spirit of Diaghilev
Dyad 1909 / AfterLight / Afternoon of a Faun / Eternal Damnation to Sancho and Sanchez

Wayne McGregor / Russell Maliphant / Sidi Larbi Cherkaoui / Javier de Frutos
Sadler’s Wells, London
October 13, 2009

If the Centenary of the Ballets Russes was to achieve something this year, it might be to remind artistic directors of their creative mission. Aside from reconstructions of period works, there have been few really adventurous choreographic ventures in the ballet world to celebrate the legendary company. Diaghilev was not a creator himself, but his gift for bringing together artists of different horizons and successfully direct their collaboration was one of the chief ingredients of a seminal period in dance. Alistair Spalding, at Sadler’s Wells, remembered this and brought together four famed choreographers for a rare mixed bill. Wayne McGregor, Russell Maliphant, Sidi Larbi Cherkaoui and Javier de Frutos all contributed premieres alluding to Diaghilev’s heritage, and the facet they each chose to highlight said much about their own creative process.

Wayne McGregor is hardly channeling the great tutelar figure in Dyad 1909, the first part of a diptych to be completed with a creation in Melbourne. As is usual with this choreographer, the visual concept relies heavily on technology – three sets of screens are alternatively used as a cold background and as a vehicle for arty videos that have the distracting effect of neon lighting. A polar bear makes an apparition at the beginning, but what follows is a dance frenzy that bears a clear resemblance to Genus or Entity, both recent creations. The composer, Ólafur Arnalds, has devised some beautifully atmospheric moments, but Wayne McGregor only hints at the poetry he could draw from the music. Meaningful images come and vanish immediately in the general outpouring of movement. His dancers are highly trained – why then so often limit partnering, for instance, to supported splits ? Admittedly, his signature hip placements do at times evoke Antarctic penguins, but Wayne McGregor was once again here working in the spirit of McGregor – and he might achieve so much more if he didn’t.

Vaslav Nijinsky dans Le Spectre de la Rose - © Life/E.O.Hoppe

Vaslav Nijinsky in Le Spectre de la Rose - © Life/E.O.Hoppe

Russell Maliphant and Sidi Larbi Cherkaoui, on the other hand, premiered two highly original works in the second part of the evening. Maliphant’s AfterLight is especially stunning in its inventivity – billed as a solo to Satie’s Gnossiennes, often used by choreographers, it takes Vaslav Nijinsky’s sketches and paintings as starting point for a reflection on light, sculpture and curves. Daniel Proietto is the moving statue – starting in a circle of light in the centre that gradually expands and changes. Michael Hulls and Es Devlin’s fascinating animated lighting seems to engage in a dialogue with him, alternatively drawing him in, serving as pedestal, and moving away from his body. Proietto, in turn, draws every curve of the Nijinsky-inspired forms Maliphant uses before breaking out of them, of the stillness of the statue. The sense of loss in the moment of silence between each Gnossienne beautifully contrasts this ecstasy of form – until the lone figure, dressed in casual clothes, returns to his strange realm of absolute fluidity.

Sidi Larbi Cherkaoui, as far as he is concerned, set himself the difficult task of re-choreographing a Ballets Russes work, the erotic Afternoon of a Faun. Both Nijinsky and Jerome Robbins have created versions that live on, and one wondered if anything more was to be be done with Claude Debussy’s lush score. Cherkaoui certainly doesn’t try to revolutionize the concept, and it looked like the right option on the first night. What he does is bring a specific movement quality into the equation, which in a sense relates to Maliphant’s – the lines stretching and flowing, uninterrupted, in never-ending curves. Centre stage, James O’Hara is an alien of a faun, all instincts and animal grace, his platinum hair contrasting with his nymph’s dark waves. Both share a very sensual way of moving, and the central pas de deux saw them merge naturally, as equals, into one fascinating animal. They roll, play, ultimately part, leaving behind the enduring image of a summer forest at dusk. The only discordant element is the additional music by Nitin Sawhney, that does little for the overall mood set by Debussy – Afternoon of a Faun bears new choreography well enough on its own.

The final piece clearly aimed to become the scandal of the evening, a purpose silly enough to make Eternal Damnation to Sancho and Sanchez fall flat. Javier de Frutos had carefully selected his ingredients though : a hunchbacked caricature of a Pope, an altar boy (can you guess what ensues ?), Apolon and three very pregnant muses. Most of them will be explicitly raped to a litany of Santa Maria in a piece that contains very little dancing besides the overt violence. De Frutos claims to have been inspired by the scenarios of Jean Cocteau and by Diaghilev’s taste for the odd scandal, but pleased as he may be with the booing he received, he forgot that the riots at the Ballets Russes came along with art. Amuse me, the neon lights above the Pope read, and Javier de Frutos is the jester here – in a world that so often goes for shock value, Eternal Damnation is but a good laugh for the audience, at best.





October 11, 2009

Ashley Bouder invitée à l’Opéra Garnier

Laura @ 22:16 —
Filed under: Français, News — Tags: , , ,
Ashley Bouder, © Paul Kolnik

© Paul Kolnik

Rubis n’est certainement pas le joyau qui vient le plus naturellement à l’Opéra de Paris, et pour cette reprise 2009 des Joyaux de Balanchine, la compagnie a donc eu la très bonne idée d’inviter pour une représentation l’une des danseuses les plus passionnantes du New York City Ballet, Ashley Bouder, qui fait le voyage avec un partenaire maison, Gonzalo Garcia.

Il faut se souvenir de son passage sur la scène de Bastille en 2008, lorsque la compagnie new-yorkaise était en tournée à Paris, et se souvenir surtout de ses débuts à cette occasion dans le rôle principal du Tchaïkovski Piano Concerto No. 2 de Balanchine. Si sa technique est indécente, sa musicalité et son sens du risque le sont tout autant – Ashley Bouder s’est également fait un nom sur ses chutes légendaires, prise de rôle équivalant peut-être à avis de tornade dans son vocabulaire. Ses débuts de soliste étaient venus, quelques années plus tôt, avec un Oiseau de feu appris en deux heures pour remplacer une danseuse blessée.

Principal au New York City Ballet depuis 2005, elle a également été invitée à plusieurs reprises par l’Opéra de Rome, y abordant quelques grands rôles du répertoire de Petipa. Sa carrière s’est toutefois construite sur ses affinités profondes avec Balanchine – Rubis est l’un des derniers rôles venus s’ajouter à son répertoire, mais sa présence devrait apporter une véritable touche de jazz new-yorkais à la série de Joyaux qui se profile à l’horizon – l’école Balanchine est assez rare à Paris pour valoir le coup d’oeil. Ashley Bouder et Gonzalo Garcia seront sur scène le 12 novembre.

» Interview d’Ashley Bouder par Eric Taub sur Ballet.co (avril 2008)





Critique : le Northern Ballet Theatre met en scène Les Hauts de Hurlevent

Laura @ 15:01 —
Filed under: Français, Reviews/critiques — Tags: ,

Northern Ballet Theatre
Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent)

Chorégraphie : David Nixon
New Victoria Theatre, Woking
10 octobre 2009


Le rêve d’une alliance parfaite entre danse et théâtre n’est pas nouveau ; l’importance constante du ballet narratif et sa popularité le rappellent assez, mais les compagnies classiques continuent pourtant à n’attribuer qu’une importance toute relative aux qualités dramatiques de leurs danseurs. Le Northern Ballet Theatre, dont le nom réunit les deux arts, est en quête de l’équilibre parfait, et s’attaque saison après saison à des adaptations de romans, de Dracula aux Trois Mousquetaires en passant par Peter Pan. A Woking, au sud de Londres, ce sont Les Hauts de Hurlevent qui revivaient sur scène, portés par des artistes à la frontières des genres.

Soit les landes du Yorkshire et ses mythiques occupants, une histoire que chacun des spectateurs au Royaume-Uni connaît à l’évidence par coeur. L’approche de David Nixon, directeur et chorégraphe principal du Northern Ballet Theatre, est absolument littérale, et après un prologue nous montrant le désespoir final d’Heathcliff, l’histoire se déroule sans anicroche, en forme de long flash-back. Cette fluidité est l’une des caractéristiques les plus admirables du ballet – chaque geste sert à faire avancer la narration avec cohérence, deux actes suffisant ainsi à dérouler le fil complexe tissé par Emily Brontë. Deux mondes alternent visuellement, comme il se doit : d’un côté les landes et par extension le domaine de l’enfance, de l’autre le décor policé des Linton. David Nixon n’utilise que la première partie du roman, laissant de côté les descendances d’Heathcliff et de Cathy, mais sa fidélité au reste des personnages est remarquable.

Le tout en semblerait presque trop simple – manque peut-être, lorsque l’on a assisté à la version de l’Opéra de Paris, le lyrisme si particulier que Kader Belarbi avait su insuffler à son Hurlevent. Mais les moyens des deux compagnies sont incomparables, et le Northern Ballet Theatre, qui comporte une quarantaine de danseurs et tourne dans tout le Royaume-Uni, réalise un travail étonnant. Combien de compagnies de cette taille peuvent se targuer de commander régulièrement des partitions taillées sur mesure pour leurs productions, tout en possédant leur propre orchestre ? La musique composée par Claude-Michel Schönberg, efficace et de qualité, est l’un des piliers de l’harmonie d’ensemble, même si l’on y cherche en vain une réelle touche de romantisme sombre. (…)

» La critique complète sur Dansomanie





October 9, 2009

Joyaux – Un triptyque balanchinien vu par Arlene Croce

Laura @ 13:06 —
Filed under: English, Français, Traductions — Tags: , ,

Les Joyaux parisiens, soit la rencontre imprévue de Balanchine avec Christian Lacroix, sont de retour au Palais Garnier fin octobre. Balanchine dévoile ce triptyque en 1967 pour célébrer l’installation du New York City Ballet au New York State Theater – du mystérieux domaine fugace au coeur d’Emeraudes à la magnificence impériale de Diamants ancrés dans l’héritage russe, en passant par un Rubis au jazz angulaire, les mondes qui se succèdent sont autant d’univers du chorégraphe.

En 1983, Arlene Croce décrypte l’oeuvre devenue classique dans un article paru dans The New Yorker, dont je traduis ci-dessous des extraits pour l’occasion.

Et en 2009, Bella Figura ne manquerait pas : mlles Ciaravola et Pujol dans Emeraudes – Dorothée Gilbert, Clairemarie Osta et la plupart de leurs compères masculins dans Rubis – enfin Delphine Moussin, la reine fragile, dans Diamants.

As a popular hit, Jewels has had to withstand charges of expediency. Balanchine, newly settled at Lincoln Center and needing to lure an unaccustomed public, had contrived the theme of jewels to link three unrelated nonstory ballets. Actually, couldn’t you call any three Balanchine ballets Jewels (or Flowers or Horses)? It’s true that Jewels isn’t about jewels. Although Claude Arpels is said to have originally suggested the mining and cutting of gems as a scenario to Balanchine, the geometric dazzle connecting classical ballet and precious stones could have occurred to anybody. (A less facile connection to Oriental carpets was made several years earlier in The Figure in the Carpet.) Even as a metaphor, Jewels doesn’t quite work. By 1967, Balanchine’s style had evolved beyond the kaleidoscopic manipulation of strict classical forms for which he was chiefly known. He was less interested in the chiseled severity of footwork than in the weight and shape of the body as it posed or plunged in cubic space. Rubies and Diamonds both take their stylistic cues from the bravura of their stars, which was as much curvilinear as rectilinear, while Emeralds is a floating island, its softness of contour an anomaly in Balanchine’s repertory then and now. Yet “jewel” imagery is not neglected; it depends on where you sit. From high in the house, the loops, strands and pendants that emerge in the changing patterns of the corps may be distinctly seen in all three ballets. The weakest choreography of the evening is the section that comes the closest to foursquare geometrical precision – the opening of Diamonds, set to the second movement of Tchaikovsky’s Third Symphony. From orchestra or first-ring level, it is boring to look at – a plodding ensemble waltz that lasts forever. Seen from above, it shows you diamonds, diamonds, diamonds. This is Balanchine as Busby Berkeley, thinking up ways to eat up space on the large new State Theater stage. The sparkling footwork throughout Tchaikovsky Piano Concerto No. 2 is more properly diamantine. (…)

Arlene Croce, “A Balanchine Triptych”, The New Yorker, 19/12/1983.


[Traduction ©BF]

En tant que succès populaire, Joyaux a dû faire face à quelques accusations d’opportunisme. Balanchine, qui venait de s’installer au Lincoln Center et avait besoin d’attirer un public peu habitué, avait forgé le thème des pierres précieuses afin de lier trois ballets abstraits, sans rapport les uns avec les autres. En réalité, ne pourrait-on pas appeler Joyaux (ou Fleurs ou Chevaux) n’importe quelle combinaison de ballets de Balanchine ? Les pierres précieuses ne sont à l’évidence pas le sujet de Joyaux. Bien que Claude Arpels ait, dit-on, suggéré le premier à Balanchine de prendre pour scénario l’exploitation et la taille des gemmes, n’importe qui aurait pu deviner que la danse classique et les pierres précieuses sont de fait liées par un éclat géométrique semblable. (The Figure in the Carpet avait établi plusieurs années auparavant une connexion moins évidente avec les tapis orientaux.) Même en tant que métaphore, Joyaux ne fonctionne pas vraiment. En 1967, le style de Balanchine avait déjà évolué au-delà de la manipulation kaléidoscopique des formes strictement classiques, pour laquelle il était principalement connu. Il s’intéressait désormais moins à la sévérité ciselée du travail du bas de jambe qu’au poids et à la forme du corps lorsque celui-ci prend la pose ou plonge dans un espace cubique. Rubis et Diamonds sont tous deux modelés sur la bravoure de leurs stars, qui était aussi curviligne que rectiligne, tandis qu’Emeraudes est une île flottante, ses contours doux se trouvant être à l’époque comme aujourd’hui une anomalie dans le répertoire de Balanchine. L’imagerie des « joyaux » n’en est pas négligée pour autant ; elle dépend de l’endroit où vous êtes assis. Lorsque l’on se trouve en hauteur dans la salle, les boucles, les fils et les pendentifs qui émergent dans les motifs changeants formés par le corps de ballet sont clairement visibles dans chacun des trois ballets. La chorégraphie la plus pauvre de la soirée intervient dans la section qui se rapproche le plus d’une précision géométrique absolument carrée – l’ouverture de Diamants, sur le second mouvement de la Troisième Symphonie de Tchaïkovski. Vue de l’orchestre ou du premier balcon, elle ne provoque qu’ennui – une laborieuse valse pour corps de ballet qui n’en finit pas. Vue de plus haut, elle n’est que diamants, diamants et diamants. Il s’agit ici de Balanchine adoptant le rôle d’un Busby Berkeley, réfléchissant aux moyens de dévorer le nouvel espace offert par la vaste scène du State Theater. Le jeu de jambes plein de brio qui émaille Tchaikovsky Piano Concerto No. 2 fait plus proprement référence au diamant.

Balanchine a pris sa métaphore titulaire suffisamment au sérieux, mais il a pris encore plus au sérieux un autre type d’imagerie – une imagerie qui semble lui venir du monde imaginaire du ballet. Pour Balanchine, qui a hérité cela de Petipa, il ne s’agit pas seulement d’un microcosme féminin, mais également d’un véritable monde scénique. Emeraudes et Diamants sont chacun un amalgame du Lac des Cygnes et de Raymonda, ils font renaître l’apparat et l’esprit de chevalerie de ces ballets, auxquels vient s’ajouter leur aura de mythomanie post-wagnérienne. Rubis est un commentaire acéré (pour ne pas dire malveillant) sur la survivance anachronique de ce mythe au XXe siècle, c’est le Nouveau Monde – Stravinski, le jazz, l’Amérique, l’égalité des sexes – qui vient se confronter à la nostalgie de l’Ancien. Emeraudes comme Diamants sont centrés sur des reines et sur la cour qu’elles mènent ; dans Rubis, la royauté est semblable à celle d’un jeu de cartes ; et elle fait partie intégrante du royaume-jouet de la danse classique. Les rôles de soliste masculin dans les trois ballets sont des stéréotypes venus du Mariinsky, mais ce que Balanchine en fait est à nouveau quelque chose de différent. Au milieu de ces représentations en forme de miroirs, les rôles féminins revêtent l’essence d’une longue lignée venue du Mariinsky and allant même au-delà du Mariinsky, car que pouvait être l’ère tardive de Petipa à Saint-Pétersbourg sinon un renouveau de l’ère du ballet romantique parisien, avec ses inspirations gothiques ? Les rôles de Joyaux sont faits de souvenirs de souvenirs. Ils sont également, bien évidemment, des portraits de leurs initiateurs tels qu’ils étaient en 1967, et malgré le fait que cela rende difficile leur perpétuation dans le répertoire, leurs connexions archétypales garantissent que quelque chose en demeure, même lorsque les créateurs des rôles ne sont plus présents. [...]

Le thème qui lie toute la chorégraphie est la marche. La marche sur pointe réalisée dans le pas de deux le plus mémorable d’Emeraudes réapparaît avec des accents différents dans le pas de deux de Diamants, mais le thème est clairement utilisé comme pont entre les trois parties de la soirée. Dans Emeraudes, la marche est calquée sur la pulsation de la musique ; elle suit les tours et détours d’une mélodie qui ne laisse jamais deviner comment elle va finir. Le tout, en tant que danse, est pratiquement sans motif ; rien n’intervient qui pourrait évoquer un accomplissement, et l’image produite est par conséquent elle aussi pratiquement immobile. La marche se poursuit comme une errance, temps par temps, jusqu’à ce que, sur une cadence qui expire soudain dans la partition, elle disparaisse dans la nuit. Balanchine ne se laisse pas souvent aller à ce genre de stylisation, et la retenue que conserve la danse est également peu usuelle pour lui. Il a même choisi de souligner le tempo régulier de la marche avec des poses saccadées des bras et jambes lorsqu’ils sont immobiles, image après image. La conséquence en est que nous faisons plus attention à la musique, mais la musique, qui est effectivement très belle, n’explique pas entièrement un traitement chorégraphique qui pour Balanchine tend vers la pédanterie. La partition de Fauré a été écrite pour accompagnie une adaptation française du Marchand de Venise, et ce Nocturne était joué en fond de la réplique que Lorenzo adresse à Jessica à propos du « doux pouvoir de la musique ». « Marquez la musique », dit Lorenzo, et c’est ce que Balanchine fait – littéralement ! (Je pense que la stylisation de la danse dérive également de la prétention quelque peu guindée que l’on trouve dans la scène d’amour entre Lorenzo et Jessica une page ou deux avant cela – les lignes qui commencent avec six répétitions de la séquence « Par une telle nuit ».)

Quelques années après la première, Balanchine a ajouté à sa chorégraphie pour Emeraudes un second pas de deux ainsi qu’un épilogue, dont l’effet a été d’introduire une symétrie fatale, mais également d’élargir et d’intégrer les images du ballet. Les arabesques arc-boutées et pleines de tension du nouveau pas de deux deviennent dans l’épilogue une série liée d’arabesques semblables, déployée comme une chaîne ornementale à travers le fond de la scène. Nous voyons le collier une dernière fois avant qu’il ne se dissolve en fragments à plier et à remiser pour de bon. La musique de cette dispersion est la marche funèbre du Pelléas de Fauré, qui s’achève au moment où la chorégraphie en revient à des pas de marche pour les trois cavaliers, désormais abandonnés. Sur la note finale, ils s’agenouillent, en hommage à une vision perdue dans le temps.

Balanchine suit le motif musical de Fauré dans les sections ajoutées à Emeraudes, comme il le fait dans l’intégralité du ballet, mais il assigne son propre sens au motif, et il s’agit là de la procédure qu’il semble avoir suivi tout au long de Joyaux. Les cors héraldiques du Fauré rejoignent les lugubres cors français de la symphonie de Tchaïkovski, et nous entendons les cors de la même manière que nous voyons la marche – comme un élément motif dans la structure globale de l’oeuvre. (Dans Rubis, les cors se font entendre au milieu des cris insolents d’une partition néo-classique, et la marche devient course et pavane.) Dans Diamants, lorsque Farrell marche sur pointe, elle étire ses pieds comme piaffant légèrement, et l’on entend l’appel d’un cor. L’écho semble venir de loin, de la forêt d’Emeraudes – de ce pas de trois merveilleusement juvénile et de son air de liberté, d’un tour dans les bois, d’une partie de chasse peut-être. (Le jeune homme tend plusieurs fois son bras de manière à soulever les deux femmes et à leur faire faire de légers sauts – comme un entraîneur testant deux juments en plein dressage.) Les scènes de chasse des ballets anciens s’élèvent également, invisibles, pour renforcer ce son et cette image, désormais transférée dans Diamants, mais l’ « Odette » de Farrell n’arbore aucun plumage. Elle fléchit plutôt ses longs pieds, place ses pointes délicates sur la terre, et arque son cou comme un blanc coursier – à l’image, en fait, de celui qu’elle nous offre dans un passage piaffant et marqué par de brusques mouvements de tête de Monumentum pro Gesualdo, ballet sur des arrangements de madrigaux du seizième siècle réalisés par Stravinski (dans lequel, d’ailleurs, Balanchine utilise également une construction en forme de collier). Et lorsqu’elle penche la tête très bas et étend ses deux bras au-dessus de sa jambe en extension devant, le « cheval » devient « licorne », et la « scène de chasse » devient une allusion aux tapisseries de licornes. Farrell est à la fois la dame et la licorne, et en un sens elle est également chasseur, sur la piste de son propre mystère. Le long pas de deux de Diamants est en réalité un monologue ; l’homme assiste aux secrets que la femme se revèle à elle-même. C’est en tout cas la manière dont je le lis lorsqu’il est dansé par Farrell et Peter Martins. Ses liens avec le pas de deux de la marche et les deux variations intensément privées des femmes d’Emeraudes me semblent caractéristiques.

L’on pourrait analyser le langage de Balanchine et y trouver d’autres correspondances ; je me suis contentée de nommer les plus évidentes. Mais même un tour d’horizon rapide de Joyaux montre que l’oeuvre n’est pas composée de trois ballets sans relation aucune, mais de deux pans qui se répondent et d’un troisième, au milieu, qui est à l’évidence dissonant mais conserve un lien avec les deux autres en étendant et en renversant leur logique formelle. Sans Rubis, a dû raisonner Balanchine, Joyaux aurait été une soirée bien fade. Afin de décrire la logique ambiguë mais fascinante du ballet abstrait, notre plus grand critique de danse, feu Edwin Denby, aimait citer une ligne de Mallarmé au sujet de la poésie, faite « de reflets réciproques comme une virtuelle trainée de feux sur des pierreries. » Rubis réfracte au lieu de réfléchir, il fait son œuvre dans la structure globale des choses, et il pourrait bien s’agit du chef-d’oeuvre de la soirée. [...]

[Traduction ©BF]

Diamants à Saratoga Springs (non daté), © Life/Arthur Rickerby

Diamants - New York City Ballet, Saratoga Springs (non daté), © Life/Arthur Rickerby





Critique : Le Scottish Ballet fête son 40e anniversaire

Scottish Ballet
Rubis / Workwithinwork / In Light and Shadow
George Balanchine / William Forsythe / Krzysztof Pastor
3 octobre 2009
Sadler’s Wells, Londres

Le Scottish Ballet a quarante ans et il affichait son bonheur lors d’une inévitable tournée londonienne, en ce début de mois d’octobre, à Sadler’s Wells. A l’heure où le Royal Ballet a perdu sa réputation d’antan et où d’autres troupes se taillent la part du lion au Royaume-Uni, l’Ecosse peut en effet rappeler qu’elle possède depuis longtemps sa propre troupe nationale, qui a consolidé son statut depuis l’arrivée à la direction artistique du chorégraphe Ashley Page, en 2002. A l’heure du bilan, la compagnie associe Balanchine, Forsythe et Krzysztof Pastor, présentant ainsi à la fois le répertoire néo-classique historique de la compagnie et l’une de ses créations les plus populaires, In Light and Shadow.

Le joyau le plus sanguin de Balanchine connaît un destin étrange chez certaines troupes de pedigree classique, que ce puzzle new-yorkais tour à tour divertissant et légèrement dangereux semble laisser de marbre. Le Scottish Ballet ne rencontre pas ce problème – le style résolument moderne de la compagnie lui permet de saisir l’esprit de ces Rubis, mais ceux-ci manquent à l’inverse de la précision académique qui imbue toute l’oeuvre de Balanchine. Les ports de bras des uns et des autres, en particulier, se perdent dans un flou artistique qui n’a plus grand-chose à voir avec les accents néo-classiques de la chorégraphie. Les effets géométriques implacables de cette dernière en pâtissent ; le Scottish Ballet attaque pourtant l’oeuvre avec une attitude si affirmée qu’il est difficile de leur tenir longtemps rigueur des défauts techniques. Les rôles principaux respirent la liberté et l’énergie, et même si Vassilissa Levtonova, jeune coryphée russe, n’a pas les armes pour relever les défis posés par le rôle de la grande soliste, tours ou équilibres, son expression de prédatrice et la fierté de sa cambrure n’en laissent rien transparaître. (…)

» La critique complète sur Dansomanie

Sophie Martin and Adam Blyde in George Balanchine’s Rubies, © Andrew Ross/Scottish Ballet

Sophie Martin and Adam Blyde dans Rubis (George Balanchine), © Andrew Ross/Scottish Ballet





Powered by WordPress - © L./Bella Figura - Licence Creative Commons.