November 22, 2009

Critique : De Balanchine à McGregor, quelques torsions

Agon / Sphinx / Limen
Balanchine / Tetley / McGregor
Royal Ballet
Royal Opera House, Londres
18 novembre 2009

Le Royal Ballet n’ignore pas l’une des recettes les plus fréquentes des soirées mixtes : un grand classique, une œuvre qui a fait ses preuves, et une création mondiale. La compagnie l’appliquait à la lettre cet automne avec un programme venu s’insérer entre La Belle au bois dormant et Casse-Noisette – une touche de vingtième siècle bienvenue, mais qui reste une parenthèse plus ou moins naturelle pour les danseurs. Si Agon a quelque chose d’incongru dans ce contexte, l’étrangeté devient beauté dans Sphinx et Limen – le temps de quelques interprétations.

Le Balanchine d’Agon n’est sans doute pas celui qui va le mieux au Royal Ballet. Ascétique à l’extrême avec ses simples justaucorps noirs et son fond bleu, l’œuvre exige une concentration absolue sur la partition de Stravinsky, dont elle tire l’intégralité de ses moyens. Malheureusement, la compagnie anglaise possède une musicalité veloutée qui s’en accommode mal, elle qui arrondit les angles et adoucit les accents – manque la pointe de danger, l’ultime ingrédient moderne. Dans le premier pas de trois, Samantha Raine et Yuhui Chœ n’ont pas tout à fait quitté Petipa et leurs oripeaux de fées, même si Ivan Putrov s’acquitte de sa tâche à leurs côtés. Mara Galeazzi, dans le tableau suivant, passe légèrement à côté de la musique, malgré un style approprié. Cet Agon valait pourtant pour le pas de deux final de Melissa Hamilton et Carlos Acosta, tout en tensions, dans laquelle la jeune soliste se joue du sous-texte érotique face à un partenaire autrement plus expérimenté. Certainement moins anglaises que balanchiniennes, sa technique et son audace en scène devraient faire parler d’elle.

Contrairement au chef-d’œuvre éprouvé qu’est Agon, le Sphinx créé en 1977 par Glen Tetley a déchaîné les passions. Pourquoi une telle entrée au répertoire, alors que beaucoup jugent son esthétique datée? Cette œuvre inspirée par La Machine infernale a pourtant des qualités, et s’est révélée être un fascinant véhicule pour son trio de danseurs. Soit le second acte de la pièce de Cocteau, et son explication de la victoire d’Œdipe sur le Sphinx ; celui-ci devient un être féminin gardé par le dieu Anubis qui, lassée de son existence, tombe amoureuse d’Œdipe et lui donne la réponse à l’énigme. Marianela Nuñez est un Sphinx de toute beauté, dont la puissance mi-humaine mi-animale fait exister l’œuvre – l’Œdipe de Rupert Pennefather est à la fois proie et objet de désir pour cet être indéfinissable, aux lignes de panthère. Edward Watson flirte avec les limites de l’humanité dans le rôle de l’implacable Anubis. Ce Sphinx n’insiste pas sur la narration, mais son interprétation cynique et ouverte du mythe a des affinités passionnantes avec Cocteau et propose une danse expressionniste devenue rare aujoutd’hui. (…)

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Melissa Hamilton et Carlos Acosta dans Agon (Balanchine) © Bill Cooper

Melissa Hamilton et Carlos Acosta dans Agon (Balanchine) © Bill Cooper





November 21, 2009

Critique : L’éloquence muette de Cyrano

Laura @ 13:13 —
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Cyrano
Birmingham Royal Ballet
Sadler’s Wells Theatre, Londres
14 novembre 2009

La question des grands ballets narratifs, souvent appréciés du public, fait trébucher bien des compagnies classiques. Est-il encore possible d’en créer de A à Z ? Vaut-il mieux remonter des productions qui ont déjà fait leurs preuves ? Le Birmingham Royal Ballet prouve avec la manière que l’option création est encore et toujours possible, avec une adaptation de Cyrano de Bergerac, la pièce d’Edmond Rostand, qui donne foi en la danse théâtrale.

La distribution de la création, de retour à Sadler’s Wells ce mois-ci, y en est pour beaucoup, mais l’intégration de tous les éléments est peut-être l’aspect le plus impressionnant de ce Cyrano. David Bintley, chorégraphe et directeur de la compagnie, a réuni les moyens nécessaires à la création d’une partition originale, ainsi que de décors et costumes évoquant de manière très littérale l’époque de la pièce. Le compositeur, Carl Davis, se met habilement au service de l’action, et l’ensemble sert ainsi d’écrin à une chorégraphie classique digne d’attention. La pièce y est brillamment adaptée à l’univers de référence de la danse, et on retrouve l’alternance d’humour et de pathos du mélodrame – les pointes humoristiques, notamment, sont d’une précision délicieuse, qu’il s’agisse de la parodie d’Adage à la Rose réalisée par un cuisinier qui connaît quelques rhumatismes ou des détails du mime. Les épées n’ont pour une fois rien de jouets dans les passages de confrontation, dirigés avec art par Malcolm Ranson, mais l’ironie revient toujours et Cyrano utilise quelques demoiselles enamourées comme seconde arme contre Valvert. Quant à l’émotion, la dernière scène, lente, au cours de laquelle Cyrano blessé trahit son amour à Roxane, vaut bien des grands moments de théâtre.

Robert Parker domine la scène après un récent congé d’un an – revenu à la danse, il se fond dans un rôle-titre qu’il a créé en 2007. On a du mal à imaginer Cyrano de Bergerac orphelin de sa plume, d’ailleurs représentée sur le rideau de scène, mais l’éloquence du geste l’évoque étonnamment dans cette production. Des « monologues » au mime simple et expansif permettent de dire les lettres à Roxane – ainsi de la scène dans laquelle les gestes symboliques, sous le balcon de l’héroïne, s’oublient finalement dans une variation échevelée. Robert Parker mêle grotesque et sublime de manière fine, revenant à l’essence du personnage romantique, à son panache tragique. A ses côtés, Elisha Willis campe une Roxane coquette et volontaire. Juliette rêveuse à son balcon, ses lignes délicates et féminines forment un contre-point nécessaire à la compagnie d’hommes qui est au centre du ballet. Quant à sa présence en travesti dans le camp en guerre dans le dernier acte, menant le corps de ballet masculin, elle rappelle irrésistiblement la variation de Medora déguisée en pirate dans Le Corsaire, et cette prise de pouvoir donne une dimension extrêmement intéressante au rôle de la jeune première. La tragédie de Cyrano est au fond également la sienne et Elisha Willis l’incarnera avec force dans la dernière scène. Iain Mackay, de retour en tant qu’invité après son départ pour le Corella Ballet, rend lisible auprès d’elle la spontanéité presque naïve de Christian, et complète le trio fatal de manière absolument instinctive, assisté par un Le Bret (Aaron Robison) extrêmement assuré. (…)

» La critique complète sur ResMusica

Des vidéos sont également disponibles sur le site du Birmingham Royal Ballet : Carl Davis parlant de sa partition pour Cyrano, David Bintley et Robert Parker évoquant le fameux nez de Cyrano, et Iain McKay et Elisha Willis en répétitions pour le pas de deux du second acte.

Elisha Willis (Roxane) et Iain Mackay (Christian) dans Cyrano © Bill Cooper

Elisha Willis (Roxane) et Iain Mackay (Christian) dans Cyrano © Bill Cooper





November 20, 2009

Review: In Jewels’ Paris store (Ashley Bouder and Gonzalo Garcia at the Palais Garnier)

Jewels
Paris Opera Ballet
Palais Garnier, Paris
5 & 12 November 2009

The Paris Opera Ballet clearly loves Jewels. Since its French premiere, in 2000, the company has danced it nearly 90 times – easier to tour than a narrative full-length, but still evocative of the supposed grandeur of the institution, Balanchine’s triptych has been shown in Australia and a good number of French cities. In the meantime, portions of the ballet, dressed by Christian Lacroix, have also started to look like a VIP party – smart, scintillating, and about as poetic as the jewellery section of the nearby Galeries Lafayette, despite Ashley Bouder and Gonzalo Garcia’s welcome visit.

As it is, Emeralds may be quintessentially French, but it is not sophisticated Lacroix French, despite the rather fitting creations of the designer. A good many dancers seem confused about the atmosphere they’re supposed to impersonate – some go for the big smile, some for expressionless, but an uneasiness persists over the potential lyricism of this intimate jewel. Strangely, those mixed feelings still work well in the Molto Adagio that closes the ballet. At this point, the seven soloists seemed to me a new image of a decadent nobility hanging on to its delicacy of manners, the men absent princes, the women already in another world – as if the chain they form and re-form was already dead, buried by too many changes. (Whether that bodes well for the company is another matter.)

Clairemarie Osta was head and shoulders above everyone else in this fleeting ballet, which fits her like a glove. In the Sicilienne solo, she is entirely lost in her world – an underwater kingdom where playing and mourning are two sides of the same thing. Her curtseys are little surprises, invitations to the invisible, but the Ondine she impersonates so well has clearly discovered the weight of the years gone by. Later on, in the pas de deux, nostalgia wins – a nostalgia triggered by the absent presence of her partner (Benjamin Pech, at his most pallid). Her expressiveness and longing find no echo in him, and she seems again to be waiting for something that no longer exists – gazing into an empty path while walking delicately on pointe, her solitude magnificent.

» Full review on Ballet.co (Ashley Bouder, Gonzalo Garcia, Aurélie Dupont in Rubies, Marie-Agnès Gillot in Diamonds…)





November 15, 2009

Critique : Mikhaïl Baryshnikov, Ana Laguna et quelques ombres

Three Solos and a Duet
Mikhaïl Baryshnikov & Ana Laguna
Valse-Fantasie / Solo for Two (extrait) / Years Later / Place
(Alexeï Ratmansky, Benjamin Millepied, Mats Ek)
Opéra de Lyon
10 novembre 2009

A l’heure où l’âge de la retraite ne cesse de baisser pour les danseurs, Mikhaïl Baryshnikov et Ana Laguna, dont les carrières ont respectivement commencé en 1966 et 1974, donnent en tournée une preuve émouvante de l’importance de la maturité – et de la valeur d’un art consommé, salué à l’Opéra de Lyon par une ovation debout lors de la première. Alexeï Ratmansky, Benjamin Millepied et Mats Ek leur offrent des oeuvres taillées sur mesure, mais ce que les deux danseurs amènent est au-delà – dans la légende, depuis longtemps.

Alexeï Ratmansky propose quoi qu’il en soit à Mikhaïl Baryshnikov une oeuvre profondément intelligente sur la Valse-Fantasie de Mikhaïl Glinka. Le géant entre en silence, s’observant dans un miroir imaginaire tandis qu’une voix-off explique les circonstances de la partition de Glinka – un amour perdu, quitté quelques temps auparavant. Cette nostalgie, teintée de désir, ironique, revient comme un écho dans la chorégraphie, qui colore la légèreté de la valse de tensions sous-jacentes. Baryshnikov danse avec les images de son passé – répétant des passages de mime classique perdus, demandant en mariage des fantômes, passant de la gaieté fière d’un Basilio au geste d’oubli des princes, la main posée sur la tempe. Ces signes qui reviennent de plus en plus souvent en viennent à le posséder, à évoquer une folie de Giselle amenée par les traces de l’âge. La musicalité impeccable de Ratmansky parachève ce miroir narcissique et émouvant tendu au danseur-acteur classique, qui, lorsque la musique s’achève, sort en courant comme les princes qu’il a incarné, en quête de ses ombres.

Benjamin Millepied ramène un autre passé de Baryshnikov sur scène dans Years Later, en utilisant très largement la vidéo. Le danseur russe s’y retrouve confronté à sa propre image dansant la même chorégraphie, filmée, mais surtout à sa jeunesse, vue à travers quelques vidéos de studio datant de sa jeunesse à Saint-Pétersbourg. La pureté de sa technique y est éblouissante, reste la trace d’une époque extraordinaire pour le Kirov et l’Académie Vaganova. Malheureusement, Benjamin Millepied ne tire pas beaucoup de cette rencontre entre le Baryshnikov d’aujourd’hui et cette figure révolue – le danseur joue de sa nonchalance sur scène, utilisant un jeu d’ombres pour se projeter à côté de son image et imiter certaines postures classiques. Sa technique est plus sollicitée que dans les autres oeuvres au programme, et ses mouvements n’ont rien perdu de leur précision de chat, sauts compris. Il aura cependant surtout joué de son charme avant d’envoyer paître ses doubles digitaux avec un bras d’honneur, et la confrontation laisse un goût d’inachevé.

Deux oeuvres de Mats Ek complétaient le programme en donnant un aperçu complètement différent du travail des deux danseurs, Ana Laguna rejoignant Baryshnikov. La muse de Mats Ek, au coeur de nombre de ses créations, n’a rien perdu de ses affinités avec le style tellurique du chorégraphe, dont elle remonte désormais les oeuvres pour d’autres compagnies. Dans Solo for Two, adaptation pour la scène du Smoke immortalisé par Sylvie Guillem, elle est au sommet de son art. On a beaucoup entendu les Spiegel im Spiegel et Für Alina d’Arvo Pärt, mais le corps à la fois majestueux et vulnérable d’Ana Laguna en fait quelque chose de différent – une tristesse du corps qui vieillit, de sa déréliscence et de sa lucidité. Le mouvement de Mats Ek est entièrement absorbé, délié et charnel, sans vulgarité. Ana Laguna l’habite comme une relation ancrée par les décennies, magnifiquement touchante. (…)

» La critique complète sur Dansomanie

Mikhaïl Baryshnikov & Ana Laguna dans Place (Mats Ek) © Bengt Wanselius

Mikhaïl Baryshnikov & Ana Laguna dans Place (Mats Ek) © Bengt Wanselius





November 9, 2009

Review: Rambert Comedies

Laura @ 17:37 —
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Rambert Dance Company
Tread Softly / Carnival of the Animals / The Comedy of Change
Sadler’s Wells Theatre, London
3 November 2009

The Rambert Dance Company is a British institution that goes a long way back, built today on the fundamentals of seemingly many Anglo-Saxon companies – abstraction, musicality, and a healthy dose of classical technique. You could find worse combinations, and their Comedy of Change tour brought some thought-provoking choreography to Sadler’s Wells, despite the odd flaws.

Tread Softly, a creation by Henri Oguike, opened the evening, and there was nothing remotely soft about its treading. The piece starts with a man standing on a woman, who wakes up and stares at the audience (well, who wouldn’t be surprised). The title is taken from the last line of He Wishes for the Cloths of Heaven, by Yeats – Tread softly because you tread on my dreams. The choreography certainly sees much sexual innuendo in these words, as there is a lot of simulation going on in the first part of the piece. Things improve in the second half, which makes better use of the ensemble, but the plodding nature of much of the choreography doesn’t do justice to Schubert’s Death and The Maiden.

The Carnival of the Animals, on the other hand, is an absolute delight to watch. A revival of Siobhan Davies’s 1982 choreography, it brings humour and wit to a well-balanced evening. A woman in a tail coat directs this strange zoo, opening the curtain in the back on a jungle painting, and giving directions to the orchestra. Under her supervision, a flock of dancers jumps on stage, dressed in witty white suits, enacting Saint-Saëns’s défilé of animals. The choreography is intimately musical, both simple and full of jokes, and it hardly matters what animals are represented exactly – what comes across is their distinctive qualities, their most touching aspects. The cuckoo becomes a dancer with only one clock-like movement of the arm, desperately following around a sophisticated woman, not unlike a sad clown. The director (Pieter Symonds) becomes the elephant in a series of sweeping, powerful, almost faun-like images. The group passages at the end feature stunning musical patterns, although the Swan is a slight disappointment – beautifully choreographed for a man but lacking in stillness and sense of destiny on the first night. The dancers freeze in a painting watched by their leader at the end of the carnival – a zoo of personalities shining through, as it should in many more dance pieces.

Mark Baldwin, the director of the company, saved his own take on the current science craze for last. It seems as if every company is doing a science-inspired creation these days – certainly Wayne McGregor seems to have set the trend with his choreography, often heavy on technology. Rambert contributes a Comedy of Change that makes numerous references to Darwin and the notion of evolution. Huge, half-transparent chrysalises lay on stage, from which the dancers slowly break free. Dressed in black and white unitards, they enact the development of species through ever-changing groups. Movement and lighting have their moments, though the music by Julian Anderson makes it hard to find real unity in this comedy. An unflattering change of costumes (to odd head-covering unitards) doesn’t help, in spite of some very interesting images, most notably the Pompeii-like aluminium cast of a kneeling dancer that remains centre stage like an abandoned cocoon – until some dancers, at the very end, crush it to the floor. This simple metaphorical violence probably said more about evolution than most “scientific” choreography ever will.





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